Editions de La Pierre Verte

Tout sur l'Ecoquille

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RAISONS ET HISTOIRE DU LOGIS

Le logis répond d'abord aux nécessités de notre vie matérielle. Parce que nous sommes faits de chair et de sang, parce que notre condition est celle de tous les êtres vivants, celle de nos cellules, il répond à nos grandes fonctions vitales. Comme n'importe quel animal terrestre, l'humain assure sa survie à l'aide d'une portion de territoire aménagé pour sa descendance et le confort de son existence. Nid, terrier, arbre creux, gîte, caverne, chaumière, château, carapace ou coquille, comme en toute bonne biologie, la forme répond à la fonction. Un logis est un milieu intérieur protégé, une sorte de méga-cellule aux usages spécifiques…

Le logis appartient à la vie, tel un attribut biologique des espèces évoluées, véritable organe rapporté, comme le sont les yeux ou la main. La plupart des animaux sont déterminés par leur habitat, sorte d'enveloppe devenue naturelle tant elle est inséparable de son bâtisseur, de la tortue à la louve, en passant par le corail. Et l'on constate que, parallèlement aux capacités des espèces elles-mêmes, l'habitat au sens général gagne sans cesse en complexité, de millénaire en millénaire, à la recherche permanente d'un surcroît de fonctionnalité, de mobilité et de souplesse.

Les biologistes expliquent que le cerveau humain, qui a triplé de volume en un million d'années, connaît une croissance qu'aucun organe d'aucun animal n'a jamais connu dans l'histoire de la vie. Quant aux mutations de nos mains, elles semblent liées à un changement du milieu, certes, mais aussi aux accroissements de potentialité que leur usage primitif a engendrés. On leur attribue justement la formidable progression de notre cerveau. C'est à ce point que, pour les spécialistes, l'évolution n'apparaît plus seulement comme biogénétique mais prend dorénavant une voie bioculturelle.


S'ABRITER DES INTEMPÉRIES

Ce petit rappel n'est pas seulement théorique. C'est quand on en manque que le confort paraît si vital . On trouve normal de dormir à bonne température. Pourtant c'est seulement à l'intérieur d'un abri que l'on pourra affronter l'hiver septentrional. Des hécatombes massives d'animaux à sang chaud ont eu lieu lors des dernières glaciations et la nécessité d'un lieu aménagé s'est imposée à tous, oiseaux, mammifères et primates. Sur notre planète, les températures extrêmes peuvent cuire ou congeler n'importe quel animal, dont nous, et les vêtements ne font pas tout.

Si les humains ont quelquefois occupé des abris rocheux, il y a cent mille ans déjà, c'est qu'ils y trouvaient une température plus stable, et c'était déjà proche de l'idéal. Avec quelques aménagements de bois et de pierre, certaines cavités étaient confortables : un toit, des murs. Il y a cinquante mille ans, la maison est née et, aujourd'hui, personne n'envisage de mener sa vie sans habiter quelque part. Avoir un chez soi pour s'isoler des rigueurs climatiques a pris un caractère bioculturel.


DORMIR TRANQUILLE

La deuxième fonction fondamentale d'un logis est de permettre le repos de notre corps, et particulièrement de notre cortex cérébral. Le sommeil, comme régulateur de l'activité du système nerveux, semble bien connaître une durée sans cesse croissante au fur et à mesure de l'évolution de notre espèce. Chez les animaux, le même parallèle existe. Certaines espèces ont adapté la fonction de sommeil à leurs spécificités. La girafe dort moins de cinq minutes et cela lui suffit pour détendre le contenu de sa minuscule boîte crânienne. Les ours font de grosses réserves durant l'hiver. Les martinets, qui ne se posent jamais au sol, dorment en vol, à un kilomètre d'altitude, par alternance d'une seconde de veille pour trois secondes de sommeil. Les dauphins, eux, font alterner le repos d'un lobe cérébral à l'autre : pendant qu'un demi-cerveau dort, l'autre veille à éviter la noyade et aux dangers externes.

Plus nous sommes devenus intelligents, plus nous avons eu besoin de dormir, ceci nous rendant parallèlement de plus en plus vulnérables. Aux âges farouches, dormir par terre dehors, même par beau temps, ne laissait pas les petits groupes humains tranquilles. Se voir attaqués par un autre groupe ou par des bêtes sauvages, c'était l'effroi pour tous. Aussi, un logis se doit-il de permettre le sommeil dans des conditions de sérénité suffisantes pour être efficace.

Le lien direct entre l'abri pour dormir, reposer notre gros cerveau suractif, et la sécurité individuelle se manifeste très significativement chez le bonobo, le primate le plus proche des humains, beaucoup plus proche encore que le chimpanzé. Le bonobo, découvert et étudié depuis une quarantaine d'années seulement, montre une intelligence incroyable et des comportements sociaux qui laissent pantois. Il se déplace en forêt par petits groupes de cinq ou six. Le soir, grâce à des appels puissants, les groupes se rapprochent, puis se réunissent pour dormir ensemble, à cent individus et plus. Ils arrachent des feuillages et s'en font une couche, un nid individuel. Là, ils se reposent dans la confiance d'un sommeil collectif. Au matin, chacun lève le camp pour s'ébattre alentour jusqu'au prochain rassemblement vespéral. Le rapport entre le lieu du sommeil et l'intégrité de la personne se révèle lorsqu'une dispute ou un jeu apparaît, qui donne lieu à une poursuite. Le pourchassé peut, à tout moment, tasser les herbes autour de lui et s'installer dessus en position couchée. Le poursuivant va alors arrêter sa course et se garder de pénétrer dans le nid improvisé. Les bonobos, capables d'appréhender un symbole, ont ainsi créé dans leur société le droit à une sorte de domicile privé, protecteur de l'individu.

La nuit, on ne fait pas que dormir, n'est-ce pas ? À la faveur de la pénombre, lorsque les regards des autres sont clos de fatigue, il vient aux êtres d'irrésistibles et viscérales aspirations à accomplir leur destin… Et les scientifiques ne se privent pas d'affirmer que, lorsqu'une évolution améliore l'efficacité de la reproduction, elle a de fortes chances de s'ancrer dans les mœurs. Or si l'on considère les chiffres de population humaine au cours du néolithique, on constate que les différentes améliorations des conditions de vie ont provoqué une petite explosion démographique, en nous faisant passer de un à quatre millions d'individus sur Terre. Une telle efficacité reproductive ne pouvait, par principe, que favoriser l'expansion des nouvelles coutumes et tendre à leur pérennité. Habiter un lieu clos, c'est aussi faire leur nid aux petits, leur offrir l'espace protégé nécessaire aux apprentissages. L'être humain s'est doté petit à petit de nouveaux moyens pour assurer l'éducation de sa descendance néoténique.

Avec la découverte des usages du feu, les choses ont encore progressé. Il est devenu non seulement possible de chauffer son abri, améliorant ainsi nettement le confort thermique, mais aussi d'effrayer les animaux sauvages, protégeant mieux l'indispensable sommeil. Concernant l'efficacité procréative, nul n'ignore le désir que réveille la lueur d'une flamme vacillant dans les yeux de l'être aimé…


CUISINER, SE LAVER

En quatrième lieu, est apparue avec le feu une meilleure organisation pour manger. Fini le temps où l'on grignotait des fruits, des racines ou des petits vers, on est passé à la gastronomie. Avec la cuisson des aliments, globalement plus appétissante et plus hygiénique, est venue aussi celle des poteries de terre destinées à leur conservation. L'une plus l'autre, rajoutons une étagère, des bols, des cuillères et des couteaux, et l'habitat adopte sa formidable vocation culinaire.

Pour la préparation des repas, il faut donc de l'eau. Quand elle n'était pas à proximité, on a appris à la stocker. De l'eau à l'intérieur des maisons et, de fil en aiguille, une autre évolution s'est imposée, dans le domaine de l'hygiène, cette fois-ci. L'eau pour se nettoyer ou pour laver les ustensiles et les aliments fut un progrès appréciable. Et quand elle est chaude, alors ! Rien de tel qu'un bon bain, n'est-ce pas ?

L'amélioration de l'hygiène est reconnue comme l'origine principale de l'accroissement de notre espérance de vie. Là encore, son efficacité a permis sa diffusion, ne serait-ce qu'en favorisant le développement numérique des populations ayant adopté l'habitude de la propreté.


L'HABITAT CHANGE L'HUMAIN

Mais on se rend bien compte que les fonctions principales de l'habitat, protéger des intempéries, sécuriser le sommeil, conserver les denrées et les cuire, assurer une hygiène, sont vite dépassées par les nouveautés qu'elles induisent. En créant des boîtes autour d'eux-mêmes, les humains ont considérablement modifié leur organisation. Si les Amérindiens d'Amazonie, dans le parc du Xingu, élèvent encore des maloca géantes, sortes de cathédrales végétales de près de cinquante mètres de long sur trente de large, ils sont parmi les derniers à avoir conservé leur mode de vie tribal, et ce grâce à leur habitat communautaire. Partout ailleurs, l'invention d'un abri efficace a scindé la société humaine en une myriade de petites unités.
La famille est née et, avec elle, la propriété et le moralisme… Un raccourci un peu hardi peut-être, mais qui résume un vaste changement des consciences, allant de l'invention de la clôture à l'ordonnance de Villers-Cotteret, en passant par un renforcement continu de l'individualisme. Une psychologie inédite… Patriarcat, héritage, pouvoir, féodalité, patrie, patrons et patrimoine…

Les murs, les clôtures, oui, barrières dressées générant sécurité, intimité et individualité. La sécurité en premier lieu, celle du sommeil et, plus tard, celle des biens. L'intimité ensuite, conséquence innovante de la création de lieux de vie, qui nous a menés petit à petit au culte de l'individu et à cette société où tout le monde peut tout faire, certes, mais où personne n'a la vraie stabilité d'une place reconnue par tous.

La possibilité d'une intimité s'est développée lentement et il a fallu attendre l'époque industrielle pour que chacun ait droit à sa chambre. Jusqu'à une époque récente, les familles couchaient le plus souvent toutes entières dans le même lit près de la cheminée. L'intimité dont nous parlons est plus un développement sociopsychologique qu'une intimité du corps. Avec elle, nous avons appris à être de plus en plus divers. Au creux de son logis, chaque personne explore son identité, découvre ses aspirations, se reconnaît des goûts personnels et… s'entraîne au mensonge.

Ainsi, c'est pour avoir créé des portes que nous devons apprendre à les ouvrir, mais, dès lors, uniquement quand cela nous convient. Derrière ces portes, chacun réussit à créer un univers à son image, chacun est devenu un petit dieu chez lui. Comme toujours, nous avons gagné en variété, en potentialité, mais nous perdons parallèlement le sens d'une appartenance, le goût du collectif, la force des liens. Les préférences individuelles révélent notre personnalité, tandis que les murs élevés pour nos nids engendrent des barrières sociales. Avant, à chaque femme capable de faire des enfants, il fallait surtout un géniteur/chasseur. Tout le monde ayant à peu près les mêmes besoins et la même vie, il n'était pas trop difficile de s'apparier : tous les pots étant semblables, les couvercles pouvaient s'adapter. Mais avec le développement de chaque personnalité, des pots de toutes tailles et de toutes formes sont apparus et maintenant chacun a de plus en plus de mal à trouver le bon couvercle. Nos relations sont devenues sélectives, avec la notion de classes ou de communauté religieuse, par exemple.


CULTIVER SES RELATIONS

C'est donc bien dans la maison que l'on prend plaisir à accueillir ceux que l'on aime et à développer un type de relations par affinités, souvent basées sur le noyau familial. L'habitat nous séduit aujourd'hui principalement dans cette fonction. Quand on pense à sa vie future chez soi, la plupart d'entre nous se plaisent à rêver de repas d'anniversaire et de soirées grillades entre amis. Recevoir… C'est un aspect majeur de l'usage que chacun veut faire de son lieu, même si, comme nous l'avons vu, cet aspect n'est que secondaire, consécutif à la création d'un abri satisfaisant à des besoins bien plus primordiaux.

Au fil des temps, la vie domestique n'a cessé de se perfectionner. Toutes sortes d'éléments de confort sont venus s'ajouter, de la chaise à l'évier, de la fenêtre à la serrure, etc. Le but de ces développements étant de faciliter les tâches quotidiennes, la maison se montre de plus en plus le cadre dans lequel s'intègre la prise en charge de toutes les nécessités de la vie. Avant, on allait à la selle le plus loin possible, maintenant, c'est à la sortie de la chambre. Avant, on lavait le linge en commun au lavoir, maintenant c'est chacun de son côté dans une buanderie. Avant, on préparait la charcuterie chez l'un, puis chez l'autre, maintenant on l'achète toute prête et on la range au réfrigérateur. Même le sport peut se pratiquer chez soi, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes.

Beaucoup d'entre nous ressentent combien le gîte peut parfois rétrécir le champ des relations. La vie sociale dans un petit pavillon au sein d'une résidence reste confinée à la famille et à quelques bavardages avec les voisins, les habitations contemporaines étant mal adaptées pour élargir ce cadre.

Nous réagirons à cette tendance, c'est sûr, puisqu'elle nous pose problème. L'allongement de la durée des études des jeunes, les familles recomposées, l'isolement des familles monoparentales, nous conduiront à inventer des logements capables d'accueillir plusieurs petites cellules. Nous hébergerons de plus en plus souvent, par exemple, nos enfants en couple et ils auront envie d'un espace à part. Plusieurs célibataires, jeunes ou vieux, avec ou sans enfants, pourront décider de s'associer pour aménager un lieu de vie avec plus de moyens et y mener une existence moins solitaire. Sans aucun doute, l'habitat du futur reviendra sur son éparpillement. Les tendances à une vie communautaire, qui sont aussi inscrites dans nos gènes, retrouveront un terrain d'épanouissement puisqu'un besoin tout actuel s'en fait nettement sentir. Back to tribe !

Car il en va de l'équilibre de l'être. Élargir sa personnalité ne peut se faire dans l'isolement, même si une nécessaire intimité en est la base. La maison doit donc offrir un compromis entre ces deux pôles. C'est une nouvelle fonction : à l'abri des agressions extérieures, permettre de cultiver l'aventure des découvertes intérieures qui passent par autrui. Une question de territoire et de disponibilité. Le confort abouti de nos résidences modernes ne suffira pas à notre satisfaction car elles doivent aussi tendre à nous rendre heureux et, cette fois, c'est dans la tête que ça se passe… Pourtant, nous pouvons avoir confiance. De perfectionnement en perfectionnement, nous bâtirons les logements de nos rêves.


L'HABITAT PROGRESSE OU REGRESSE, LES FONCTIONS DEMEURENT

Pas plus que l'homme parfait ou la femme idéale, l'habitat qui offre tous les avantages n'existe. Par contre, en ce qui concerne le confort, nous sommes maintenant coutumiers d'une certaine perfection, celle répondant aux exigences dont nous venons de parler : une vingtaine de degrés pour le corps, un coin frais pour les aliments, la protection de la pluie, du vent et du froid, la sécurité du sommeil, la protection des petits, l'hygiène, l'intimité au sens large, une vie quotidienne facilitée. Depuis l'apparition de l'homme de Cro-Magnon, quarante-cinq mille ans avant notre ère, nous savons construire des abris capables de remplir efficacement ces fonctions, cabanes de terre et pierre, réhaussées de charpentes rudimentaires et recouvertes de peaux. Durant le néolithique, l'habitat n'a cessé de se perfectionner avec ses murs de clayonnages colmatés à la terre, son toit de roseau ou de torchis, ses lits de lanière de cuir, son foyer à bois, ses clôtures, parcs à animaux, greniers, etc. Déjà des villages, l'irrigation, des maisons sur pilotis, des charpentes, de la décoration, des poteries de toutes sortes, des tissages, des ouvrages de bois, d'os ou de cuir qui permettaient de vivre sans doute assez bien. On sait par contre que la fumée des foyers, encore mal conçus, était l'une des toutes premières causes de mortalité : les poumons de nos ancêtres étaient très encrassés.

Vers 8500 ans avant notre ère, apparaît déjà la chaumière traditionnelle avec son ossature bois sur soubassement de pierres, ses murs de torchis, son toit de chaume. Ces bases architecturales sont restées constantes dans nos régions occidentales et perdurent à peu de choses près dans certaines contrées. Le temps a apporté ses améliorations : le puits, le matelas (invention celtique), la cheminée, l'usage général des métaux pour fabriquer les menus outils de la vie quotidienne. Vers 3500 avant notre ère, apparaissent de jolies cités lacustres, ou même des chalets couverts de tuiles de bois, les bardeaux, toujours en usage. Ailleurs, au Moyen-Orient puis en Méditerranée, naît, il y a 10000 ans, la fabrication de la brique, très employée durant la longue Antiquité dont beaucoup de monuments subsistent aujourd'hui. Les Égyptiens inventent la métallurgie du cuivre, autorisant la taille de très gros blocs de pierre, d'où les temples géants. Les Grecs et les Romains modernisent la pierre taillée, la chaux, la tuile et la brique d'argile cuite, qui n'ont guère changé depuis.

Mais ne nous y trompons pas, la plupart des paysans d'Europe ont vécu dans des chaumières jusqu'à l'époque industrielle. En Irlande, des photographies ont été prises à la fin du dix-neuvième siècle, peu après la Grande famine. Elles visaient à dénoncer le colonialisme anglais en attestant de la misère absolue du peuple irlandais et de son génocide. Elles montrent l'habitat commun de ce temps-là, une chaumière misérable où s'entasse une famille de douze personnes. Encore aujourd'hui beaucoup de ces bâtisses existent et on n'y trouve toujours pas l'eau à l'évier.

En France, très peu de maisons ordinaires, ni église ni château, ont été édifiées avant le seizième siècle. L'étymologie du mot bâtiment lui-même indique bien la pérennité de la construction néolithique jusqu'au Moyen Âge et au-delà, c'est une certitude (bâtiment vient du francisque bast, l'écorce ; bâtir consistait à édifier des fortifications à la mode franque, avec des pieux tressés de branchages et d'écorces, clayonnages ensuite recouverts de terre).

Les Européens sont ainsi restés longtemps dans un certain sous-développement. La colonisation romaine n'a pas arrangé les choses, puisque la culture celtique, qui se caractérise entre autres par un extraordinaire développement dans la fabrication d'outils, a été quasiment éradiquée de la planète par les troupes romaines. Des dizaines de milliers de druides ont été pourchassés et tués dans toute l'ancienne Europe et leurs savantes connaissances ont été perdues. Parmi elles, les mathématiques, l'astronomie, la rotondité et la taille de la Terre, les continents inexplorés, toutes choses que les druides avaient apprises des Grecs qui les tenaient des Égyptiens, et surtout une quantité de techniques artisanales performantes, en métallurgie bien sûr, mais pas seulement. Car il serait en effet abusif de considérer notre monde actuel comme à la pointe du progrès. Nous créons aujourd'hui des agglomérations souvent moins bien conçues que celles de notre lointain passé. Athènes est moins agréable que ne le fut Knossos, Le Caire étouffe dans sa crasse quand Alexandrie étalait sa splendeur.


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LE POINT DE VUE DU GÉOGRAPHE ROGER BRUNET
Habiter : fréquenter les lieux est les "hanter". Qui est aussi, dit-on, les "habiter". Ce verbe vient d'un terme latin qui évoque tous ensemble l'être et l'avoir, et dont dérivent avoir, to have, haben, avere ou haber : "être en ayant", avoir ses habitudes et avoir son espace, sinon ses aises. L'homme est habitant, habitué à des lieux, et il habite quelque part (...) Il habite et il produit, et fait bien d'autres choses encore. Il pense même. Et il a ses habitudes, qui sont façons d'être et d'agir (...) Il élit un lieu de repos, provisoire ou durable, il l'équipe plus ou moins. En groupe toujours, même si s'espacent les familles dans l'habitat dit dispersé, comme les groupes s'espacent les uns des autres : les ermites sont infiniment rares. Au sens banal, habiter, c'est se loger, et se loger c'est produire de l'espace, le peupler d'habitations ; créer ainsi un habitat, défini comme l'ensemble des habitations dans leurs rapports entre elles et dans leurs rapports à l'environnement, c'est-à-dire au reste de l'espace géographique. La géographie (et notre société, Ndla) a beaucoup étudié les formes de l'habitat et de l'habitation, formes visibles s'il en est. Attentive aux agencements, souvent aux techniques, pas toujours aux fonctions, elle a peu réfléchi aux conditions mêmes de la production d'habitat et de logement, ni aux contenus économiques et sociaux comme le statut juridique, les coûts, les voies et moyens de la production immobilière, la différenciation sociale, les symboliques et significations, le vécu quotidien.
Reste qu'habiter produit de l'espace : des villes, des villages, des hameaux, soit les lieux habituels de la quasi-totalité de la population mondiale. Des résidences principales, d'autres qui sont dites secondaires, des fixes et des mobiles, des taudis et des palais, des villes ouvertes et des ghettos. Mille sources de soucis majeurs pour les gouvernements nationaux et locaux, qui ont à traiter les conditions de vie et d'hygiène, l'urbanisme, les approvisionnements et les évacuations, les coûts techniques et les coûts sociaux des différentes formes d'habitat, les liaisons habitat et travail.
Au sens fort, habiter n'est pas seulement se loger, c'est donner vie, et avoir pris possession. On est "habité" ou "possédé" par une idée, les mots sont équivalents. On dit d'une maison qu'elle est habitée quand on y sent, à des signes d'intimité et de personnalité, une présence. Les connotations sont si fortes qu'en termes littéraires, les lieux les plus "habités" sont précisément ceux où il n'y a personne que le souffle présent des esprits. Il est en ce sens des quartiers "habités", et d'autres qui sont froids et vides. Encore faudrait-il distinguer entre ce qu'en perçoit le visiteur, même poète, et l'habitant, précisément, à qui l'on demande rarement son avis (...)
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IL Y A DIX MILLE ANS...

Ces cités fameuses cachent l'importance d'autres sites archéologiques encore plus révélateurs. Découverte en 1958 en Anatolie, Tchatal-Hüyük fut sans doute la première ville construite au monde. Vieille de 9000 ans, elle abritait 10000 habitants dans ses maisons de terre crue aux toits plats, serrées les unes contre les autres et ceinturées de remparts aveugles qu'on devait gravir avec des échelles pour entrer. Ni rue, ni porte, ni fenêtre. Aucun temple, aucune construction qui eût pu accueillir le pouvoir, aussi bien politique que religieux. La vie citadine se déroulait sur les toits plats, solides structures de bois et de roseaux recouvertes de terre, et elle devait être intense puisque c'est par là que l'on rentrait chez soi. En effet, les maisons n'ayant pas d'ouverture, on ne pouvait y accéder que par un orifice dans le plafond et une échelle de meunier. Cette architecture de fourmilière a permis de résister aux pillards : ne pouvant échapper à l'extermination en tombant du plafond au centre de la pièce où on les attendait avec des armes de chasse, les envahisseurs n'osaient en effet prendre la cité.

L'intérieur des habitations est fonctionnel, une banquette court le long des murs et un grand lit trône au milieu de la pièce. Dans un tiers des logements mis à jour par les fouilles, ce lit est surmonté d'une grande statue stylisée représentant une femme aux jambes et bras ouverts. Juste en dessous de cette figuration de la déesse-mère, des sculptures représentent des cornes de taureau, symboles de virilité. Tout indique que la vie de ces temps préhistoriques était orientée vers des pratiques religieuses matristiques. La femme, maîtresse de maison, représentait le Grand Tout. À ce titre, elle était adorée dans les sanctuaires familiaux et honorée d'un amour charnel éclairé de mysticisme. Sous le lit dans chaque maison, enterrés les uns par-dessus les autres, on a retrouvé des squelettes féminins empilés. Les mortes, après un séjour au cimetière, revenaient dans les maisons sous le lit-sanctuaire pour y être honorés dans un culte mêlant l'angoisse de la mort aux extases sexuelles.

La ville de Tchatal-Hüyük a été brutalement abandonnée. On ignore ce qui s'y est déroulé mais on a retrouvé le site comme s'il avait été laissé hier. Tout y était encore : meubles, fresques, poteries, cuirs et même des restes de tissus. Une découverte de première importance, pourtant méconnue, en partie parce qu'elle est survenue quelques jours avant celle du tombeau de Toutankhamon, rempli d'or, lui. Pourtant, l'étude de Tchatal-Hüyük montre qu'est née là-bas la religion shivaïste et ce qui deviendra la civilisation de l'Indus, faisant ainsi de cette ville la mère-patrie des mondes spirituels européens et asiatiques.


LES CITÉS DE L'INDUS

Suivant la voie tracée par les Sumériens, par les Égyptiens, les Assyriens ou les Babyloniens, la population nombreuse et active de la vallée de l'Indus, dans l'actuel Pakistan, fut la première à édifier des centaines de cités, sur un territoire équivalent à la France, le Bénélux et l'Allemagne réunis. Les fouilles ont mis à jour des villes ayant abrité jusqu'à 40000 habitants, comme Mohenjo-Daro, Harappa ou le port de Lothal. Vieilles de 5000 ans, ces grandes cités de l'Indus étaient érigées sur d'immenses tertres aménagés à l'abri des crues du fleuve. Elles étaient protégées par de solides digues de briques de plus de treize mètres de large à la base. Ces villes étaient dessinées autour de larges avenues à angles droits délimitant des quartiers parcourus de ruelles. Un urbanisme réfléchi avait installé les quartiers laborieux à distance des quartiers résidentiels pour éviter la pollution générée par de nombreux ateliers artisanaux. Les silos et réserves diverses occupaient une grande partie de ces cités et la gestion de ces stocks ne pouvait être que communautaire. Les habitations familiales étaient collées les unes aux autres comme dans les médinas maghrébines, de belles maisons autour d'un patio intérieur avec four et puits. Peu de différence entre elles : certaines sont un peu plus grandes et devaient appartenir à une sorte de bourgeoisie mais, en réalité, on ne peut pas parler de quartiers pauvres et de quartiers riches.

L'un des aspects les plus frappants est encore l'absence de palais, temple, couvent ou caserne. On croit rêver : aucun bâtiment pour accueillir un roi, ni même une communauté monastique ou militaire… Les Harappéens étaient manifestement pacifistes et le pouvoir appartenait à la cité.

À l'extérieur des cités harappéennes, de nombreux champs irrigués permettaient la culture des céréales et des légumes, ainsi qu'un peu d'élevage. Le réseau d'irrigation était dense et sans doute très efficace. Sur le fleuve, d'importants ouvrages captaient l'eau et la portaient au long de canalisations de briques bitumées, jusque dans les maisons. Celles-ci étaient toutes équipées non seulement d'une véritable salle de bains, étanchéifiée à la poudre de gypse, ce qui devait être beau comme du marbre scintillant, mais aussi de latrines versant dans des fosses septiques couvertes, et de vide-ordures, tous reliés aux égouts dont le réseau, plus complet que celui de nos villes actuelles, avec de grands collecteurs d'un mètre cinquante de large et des trappes de visite, autorisait une véritable hygiène, probablement coordonnée par un État dont l'organisation nous reste inconnue. Rappelons que ce n'est qu'en 1884 que le tout-à-l'égout est rendu obligatoire à Paris. Au sommet de Mohenjo-Daro, des réserves d'eau étaient stockées et les chercheurs ont mis à jour un bassin en briques de 15 mètres de long, 7 de large et 3 mètres de profondeur, bordé de petites cabines, ce qui signifie qu'il servait aussi à la baignade et à la détente.

Les villes de l'Indus étaient de grands centres commerçants. On y a retrouvé un nombre astronomique de sceaux en argile, marquant la propriété, et de poteries pour le transport. Y sont lisibles les caractères d'une écriture hiéroglyphique encore indéchiffrée à ce jour. Les échanges portaient sur de grandes distances, en particulier l'exportation de tissus de coton que les Indusiens furent les premiers à cultiver et à tisser, une contribution majeure à leur rayonnement. Le port de Lothal disposait d'un ouvrage extraordinaire : un bassin écluse accueillant une trentaine de bateaux de vingt tonnes. Ce bassin fermé, de 300 mètres de long sur 100 de large, profond de 3 mètres, a été bâti avec des millions de briques qui forment des murs de 5 mètres de haut, rigoureusement verticaux. Le bassin disposait d'une écluse de 10 mètres de large pour recevoir les navires de haute mer.

La civilisation de l'Indus fut sans doute l'une des plus belles qu'a portées cette Terre. Elle devait très bien convenir à ceux qui l'ont inventée puisqu'elle a duré plus de 2000 ans et étendu son influence à l'Inde et au monde minoen. On n'imagine pas que des coutumes malsaines ou frustrantes eussent pu tenir aussi longtemps. Notre civilisation industrielle n'a que deux siècles et nous la remettons déjà en cause !

Les archéologues n'ont pas de certitude quant aux raisons de la disparition des cités harappéennes. Changement climatique, remontées de sel délétère dans les champs, dues aux modifications du régime des fleuves ? De leur côté, les Veda évoquent la conquête de Brahma sur les peuples de l'Inde ancienne, textes épiques écrits par les Aryens colonisateurs pour refaire l'histoire à leur profit. Ils parlent de l'engloutissement de villes orgueilleuses et de l'asservissement des populations autochtones à la peau foncée, les Dravidiens. Brahma aurait inondé Harappa et ses sœurs, ce qui est plausible compte tenu des digues, barrages et canaux partout présents et qui pouvaient être détournés contre leurs bâtisseurs. À moins que les textes védiques n'attribuent à Brahma ce qu'un tremblement de terre a pu faire tout seul.

Mais une autre explication semble plus probable. Au cours du peu de fouilles dont elles ont fait l'objet, les cités de l'Indus ont révélé ce que fut leur plus grand handicap : la raréfaction du bois. En effet, les bâtiments les plus anciens sont faits de briques de bonne qualité tandis que, pour les plus récents, les briques sont mal cuites. Il semble bien qu'une crise majeure de l'énergie ait conduit à l'abandon progressif de ces agglomérations. Prenez un paquet d'humains, laissez mijoter et vous aurez une catastrophe, à toute époque !

La réussite d'une civilisation peut rendre les autres jalouses et Harappa, Mohenjo-Daro, Amri ou Lothal ont été volontairement oubliées durant les trois derniers millénaires. Actuellement cependant, des campagnes d'investigation archéologique par satellite sont menées par des chercheurs indiens et donnent d'extraordinaires résultats. On a pu ainsi retrouver le cours disparu d'anciens fleuves descendant de l'Himalaya et repérer tout du long des vestiges de constructions. L'intérêt pour cette région où l'humanité a pris son envol semble renaître et devrait révolutionner la plupart des concepts concernant notre propre pensée.

Quoi qu'il en soit, la civilisation de l'Indus démontre combien ce que nous appelons le progrès n'a rien de linéaire. Dans l'art de la construction, certaines parties du monde ont connu de magnifiques réalisations que leurs héritiers seraient incapables de rebâtir. C'est pourquoi les temples et pyramides d'Égypte, les grands monuments mégalithiques de Stonehenge ou de Newgrange, les pyramides incas, la tour de Babel ou les jardins de Babylone, ont semblé ultérieurement si grandioses et mystérieux aux humains, au point de ressentir quelquefois le besoin d'une intervention extraterrestre ou celle de géants disparus. Point de cela bien sûr, seulement l'irréparable perte de magnifiques savoir-faire et l'oubli d'une organisation sociale performante. Des destructions perpétrées sciemment, peu avant notre ère, par les peuples impérialistes de la Méditerranée ou de l'Asie centrale.

Ce n'est qu'au cours des trois derniers siècles que nous avons réussi à nous remettre de la barbarie romaine et à nous montrer à nouveau capables d'édifier de grandes agglomérations. Tout avait été inventé il y a 8000 ans. L'expérience des peuples de l'Antiquité aurait pu nous éviter les imperfections de l'urbanisme actuel, mais nous sommes trop égocentrés pour remettre en cause les dogmes des historiens, pour admettre humblement la sagesse de nos anciens et pour étudier positivement notre merveilleux passé, même quand il trouve sa source au Moyen-Orient.


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L'ARCHÉOLOGIE ACADÉMIQUE ENTRETIENT LE MYTHE DU PROGRÈS
Un exemple : lors d'une visite sur le site mégalithique de Filitosi, en Corse, j'ai interpellé le directeur, propriétaire, pour lui demander pourquoi les documents "pédagogiques" distribués à l'entrée représentaient les habitants du néolithique vivant sous les monticules de rochers, alors qu'il était prouvé qu'ils y adossaient des structures de bois recouvertes de peaux. De petites familles étaient dessinées blotties sous la pierre, alors qu'il y avait de grandes habitations dont on trouve partout les traces de poteaux. De même, la représentation de femmes et d'enfants pliant nus sous le poids de branchages épineux rapportés pour le foyer, alors que ces gens portaient des vêtements épais et pouvaient facilement se protéger. Certes le bois, les peaux, les tissus ont disparus depuis lors, mais de là à les effacer de la réalité ! Une vision stupide de notre passé, pourtant officielle et enseignée aux enfants des écoles, qui n'a sans doute pas d'autre but que de mythifier notre civilisation industrieuse.
Mais le plus loufoque de tout à Filitosi, c'est l'explication que l'on donne de la forme  étonnante des pierres dressées. Avec une précision anatomique, elles représentent des phallus géants, mais on préfère y voir des guerriers casqués avec un glaive sinueux sur le ventre !!!
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LA VIE DOMESTIQUE PREND LE RELAIS

Si les Européens ne construisent en dur que depuis peu, rien n'a changé dans les usages basiques d'une habitation, ceux qui lui donnent sa forme. Si bien qu'architecturalement, la maison évolue peu : derrière des murs solides, les chambres, la cuisine, le séjour, la salle de bains. À l'extérieur, étables et greniers. En dehors de cela, c'est pour des usages spécifiques que l'architecture s'est développée : églises, châteaux, casernes, monastères, hôpitaux, écuries, tribunaux, théâtres, entrepôts, usines, gares, musées, etc.

On constate cependant que l'évolution de l'habitat continue son chemin. Elle est dorénavant assurée par d'importants changements dans la vie domestique. Grâce à une organisation sociale de plus en plus complexe, aux progrès des échanges commerciaux et à l'usage de la monnaie, grâce au développement des secteurs secondaire et tertiaire, c'est-à-dire à la spécialisation des travailleurs dans des métiers qui mettent le savoir-faire de quelques-uns au service de tous, grâce enfin aux fabrications en série et à d'autres facteurs encore, il est devenu facile d'acquérir des équipements que l'on serait bien en peine de fabriquer soi-même, mais que la société est en mesure de produire pour tous. D'abord l'eau au robinet et son immense réseau de distribution, une belle réalisation nationale. Et puis la fée électricité, révolutionnant l'éclairage et l'utilisation de moteurs. Et puis le gaz comme combustible propre et pratique. Et puis la collecte des ordures, les égouts, les routes, le câble…

Ces nouveaux réseaux et équipements ont eux-mêmes autorisé l'usage de machines simplifiant la vie quotidienne : la machine à laver, tout d'abord, qui représente une formidable économie de temps et de fatigue, la cuisinière bien plus efficace que le foyer de la cheminée, le réfrigérateur qui nous pousse, hélas, à consommer des produits laitiers et de la viande fraîche, l'aspirateur et tous les petits appareils tels les cafetières, fers à repasser, mixers, etc. L'adoption de ces équipements a donné aux femmes une disponibilité nouvelle dont on ne saisira la totalité de l'impact que dans quelque temps encore, lorsqu'elles auront enfin un emploi du temps proche de celui des hommes. Un fabricant français de petit électroménager a même détourné le mouvement social des femmes depuis la Seconde Guerre mondiale en créant le slogan "Moulinex Libère la Femme", dont les initiales font référence à cette grande mutation sociologique. On peut dire que l'électricité est venue prêter main forte aux humains car, en effet, cette vague de progrès est surtout orientée vers une assistance aux tâches musculaires. La même chose pour d'autres secteurs qui ont découvert des outils nouveaux, du tracteur à la perçeuse, du marteau-piqueur aux vérins hydrauliques. Tous ces progrès matériels favorisent encore l'épanouissement de la liberté individuelle, fleur au parfum délicieux, accompagnée de ses incontournables épines.

Les trois dernières décennies voient l'explosion des appareils électroniques qui transforment une nouvelle fois notre mode de vie, intégrant encore plus dans l'enceinte de la maison des activités qui étaient exercées ailleurs. Les loisirs par exemple : remplaçant la veillée chez l'un ou chez l'autre, la télévision a envahi les foyers et apporte la distraction à domicile. Le téléphone permet de communiquer sans se déplacer. Télémachins et télétrucs, même le travail tend à se faire chez soi, et l'arrivée des ordinateurs accentue cette tendance. Le texte que vous lisez, par exemple, a été rédigé au coin de la cheminée l'hiver et à la fenêtre du jardin l'été. Voilà donc quelle est la direction du progrès : le tout à domicile, à l'abri de sa boîte à vivre, la maison.


TOUT LE MONDE N'A PAS SON TOIT

À l'acquis universel que représente l'habitat pour tous, il existe quelques exceptions notables. La première est celle de tribus amérindiennes vivant dans un coin aride du Paraguay, que les ethnologues pouvaient encore rencontrer dans leur milieu au cours des années quatre-vingts. Ces tribus dont les mœurs ont aujourd'hui disparu, ces humains aux techniques et aux comportements très simples, on dit "des primitifs", se contentaient de creuser des trous dans le sol, le soir, là où ils se trouvaient. Ils s'enfouissaient dedans et se recouvraient de terre pour éviter la fraîcheur nocturne du désert. Leur mode de vie remontait à l'aube de l'humanité. Après le passage des ethnologues, on leur a proposé quelques logements préfabriqués, des T-shirts, du Coca, des armes, de l'alcool, nos maladies et… l'anéantissement.

Il est inutile d'aller si loin pour dénicher une deuxième exception à l'universalité du logis. On trouve malheureusement sur tous les continents des camps de réfugiés où des centaines de milliers de personnes vivent dans une précarité sans limite, seulement protégés du soleil par des toiles de tente et de leurs ennemis par des barbelés. Des enfants naissent dans ces camps, y grandissent et y font leurs enfants. Pourtant, pour certaines populations ainsi oubliées de tous, il semble que ce soit la destination finale.

Dernière exception : les sans-domicile-fixe de nos villes. En Occident comme dans le tiers monde, ils ne sont pas seulement des déshérités, mais aussi des exclus de la communauté qui en perdent une partie de leur humanité, c'est certain. Même si les Droits de l'Homme reconnaissent la nécessité d'un gîte pour chacun, ce droit est loin d'être respecté dans notre pays qui se voudrait pourtant leader en ce domaine. Sans parler de tous ces logements néfastes qui ne répondent pas bien à leur fonction ou génèrent des maladies. Ils finissent par dénaturer leurs habitants, les rendant frustrés, agressifs ou déprimés. Pourtant, même ceux qui s'y sentent mal à l'aise préfèrent habiter un minuscule appartement malsain plutôt que de rester exposés aux excès du climat, dormir d'un œil ou de connaître l'immense inconfort de la rue.

Nos responsables politiques seraient bien avisés de comprendre que le fait d'être mal ou pas logé constitue un handicap, un préjudice, une perte de dignité, que, en conscience, l'on ne peut plus infliger à personne. Allons, encore un effort ! Loger tous les humains dans de bonnes conditions ne représente qu'une toute petite fraction de ce que l'on dépense chaque année pour les arsenaux militaires. Sans délai, il faut absolument changer cet ordre des choses et donner à chacun un habitat convenable.

L'été 2005 restera dans les mémoires : une série d'incendies meurtriers dans des logements précaires à Paris. Plusieurs dizaines de morts dont 17 enfants. Ah oui ! J'oubliais : noire la série, comme les enfants, comme leurs parents. En situation régulière et ayant un travail, mais noirs, vous comprenez. Et pauvres avec ça ! En réponse à la situation, Sarko expulse une autre série, toute aussi noire, de mal-logés ! Dont 40 enfants, le jour de la rentrée solaire ! Allez ouste. Au Karcher ! Faisons place nette. Des immeubles comme ceux-là, suffit de les rénover et ça vaut de l'or. Et ça, on va savoir le faire très vite… Ça rappelle les incendies en Corse ou sur la Côte d'Azur. À qui profite le crime ?

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Déclaration de Raymond Barre, alors Premier ministre :  
"Les choses sont ce qu'elles sont et elles seront ce qu'elles sont tant qu'elles devront rester ce qu'elles doivent être." Vu ?
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